Par Mathilde Mathieu, Stéphane Alliès - 22 juin 2009 - Mediapart.fr
«Vive la France !» Après quarante minutes de discours, Nicolas Sarkozy en a terminé avec son
«grand» discours du Congrès. Sous les applaudissements – pas fracassants – de la droite qui se lève, le voilà déjà qui s'éclipse. Bernard Accoyer, le président de l'Assemblée nationale, se
précipite au bas de la tribune, manquant culbuter, pour le rattraper et le conduire hors de l'hémicycle. Le président de la République n'est pas chez lui, tout de même. Sur son siège, François
Hollande griffonne encore quelques notes, pendant que ses camarades, tous assis, échangent des regards perplexes: «Tout ça, pour ça !»
À la sortie, les socialistes se font railleurs: «Le Congrès a fait pschitt!», lance Jean-Pierre
Bel, le patron des sénateurs PS. «On nous parlait d'annonces fracassantes, qui ne sont pas au rendez-vous, souligne Jean-Marc Ayrault, chef de file du parti à l'Assemblée nationale.
Fallait-il dépenser 500.000 euros [le coût approximatif de cette convocation des parlementaires à Versailles] pour réentendre le discours de la présidentielle?»
Là-haut, les tribunes de ministres se vident illico. Rachida Dati file à la vitesse de l'éclair,
tandis que ses collègues flâneraient presque, un brin perplexes. Les télés cherchent des questions à leur poser, tant le discours présidentiel a paru «faible» en annonces. Au passage d'Eric
Woerth, quelqu'un trouve quand même une question sur le «grand emprunt», dont 3 mois de discussions devront dessiner les contours: «Nous allons chercher un consensus dans le monde
public pour arriver à le faire», glisse le ministre délégué au budget. Certes...
Alors que Bruno Le Maire, son collègue chargé des affaires européennes, bon élève, répond aux journalistes
d'Arte, Brice Hortefeux le double et lui adresse une grimace. La solennité de l'événement «historique» n'a visiblement pas touché les membres du gouvernement. Arrivée en bas de
l'escalier, la petite troupe se sent perdue: «Comment on s'en va?», s'interroge Rama Yade, avant de pousser une porte au hasard. «Tiens, voilà maintenant que des ministres
demandent eux-mêmes la sortie...», ironise Yves Jégo, à deux jours d'un remaniement programmé.
En retournant vers la galerie qui court derrière l'hémicycle, c'est Claude Goasguen, député de Paris, qui
semble cette fois chercher quelques repères. Auprès d'un collègue, l'élu UMP s'enquiert: «J'ai pas compris s'il y aurait une nouvelle taxe ou pas; c'est quand même très flou tout ça, non,
mis à part l'emprunt?»
En fait, Jean-François Copé, l'ambitieux président du groupe UMP de l'Assemblée nationale, boit du petit
lait. S'il salue les «pistes de réflexion» avancées par Nicolas Sarkozy («toutes marquées du sceau du courage» et pleines de «hauteur»), il s'empresse d'ajouter:
«A nous ensuite, dans la majorité, de remplir les cases.» Une manière de dire qu'elles étaient vides ?
Fidèle à sa théorie de «l'hyperparlement» et d'une «coproduction législative» entre la
représentation nationale et l'exécutif, Jean-François Copé insiste: «Le président de la République n'était pas là pour faire un discours de politique générale avec un catalogue de
mesures [comme le premier ministre devant l'Assemblée]. Il a donc fixé de grandes orientations. À nous d'apporter des pierres. C'est tout l'intérêt de cette nouvelle
Constitution...».
Alors forcément, à deux pas de là, Xavier Bertrand s'efforce de livrer une explication du texte
présidentiel, devant deux journalistes du Figaro. «Il y a deux niveaux dans son discours, se lance le patron de l'UMP. Il y a des chantiers qui vont s'engager maintenant,
comme la réforme des collectivités territoriales [dont les contours n'ont pas été précisés] et l'extension du contrat de transition professionnelle [prévue jusqu'où ?]. Et
puis, il y a d'autres chantiers pour l'après-crise, comme le grand emprunt. Il faut dire que les Français épargnent beaucoup...» On l'abandonne, assez vite, tandis qu'il se rengorge:
«Il n'y aura pas eu de sifflets de la part de l'opposition; l'institution parlementaire en sort grandie.» Cette raison de se réjouir, les représentants de l'UMP la
resserviront en boucle, jusqu'en début de soirée.
Mais les adversaires de Nicolas Sarkozy s'en donnent à cœur joie. Le souverainiste Nicolas Dupont-Aignant
n'en revient pas: «C'est ahurissant, lâche-t-il. Je m'attendais à Churchill ou Clemenceau, mais on a eu droit au coup d'envoi de 2012: un discours de candidat qui rase
gratis.»
François Bayrou, le président du Modem, concentre ses critiques sur le «dérapage» prévisible de la
dette, après l'annonce d'un grand emprunt.
A l'UMP, d'ailleurs, le villepiniste François Goulard ne dit pas autre chose, lorsqu'il répète à l'envie,
dans la galerie: «Le grand emprunt, on le fait déjà tous les jours!».
De leur côté, les socialistes se sont retrouvés «salle Basse» pour faire le point, à l'issue de
l'allocution présidentielle. Dix minutes plus tard, ils en ressortent comme ils étaient entrés: dans l'expectative. Certains traînent dans une cour intérieure, sans parvenir à se défaire d'une
moue dubitative.
«Un Congrès de faire-valoir»
François Lamy, député de l'Essonne, se dit «sidéré» par un «discours de bateleur qui ne va pas
plus loin qu'un amas de généralités. Je ne suis pas pour le populisme, mais on ne peut pas dire qu'on en a eu pour notre argent.» S'il faut retenir quelque chose, ils sont nombreux à
évoquer le peu de sort fait aux collectivités locales. Le proche conseiller de Martine Aubry insiste: «Il parle grande consultation avec tous les partenaires, sauf les collectivités. Il
clame "grand emprunt!" mais ne pense, pour faire des économies, qu'à supprimer la taxe professionnelle et à couper dans les crédits des territoires! Pourtant, ce sont bien ces
collectivités qui peuvent assurer une relance économique.»
A quelques mètres de lui, René Dosière quitte l'endroit «sincèrement déçu». Pour le député de
l'Aisne, «Sarkozy n'a été à la hauteur que de sa taille, osant même dire qu'il fallait que l'Etat dépense moins, alors qu'il a augmenté considérablement ses frais de fonctionnement à
l'Elysée... Quel culot!»
Pierre Moscovici croit de son côté comprendre la stratégie élyséenne: «On voit bien qu'il a organisé
une opération de communication pour dire "J'ai changé". Mais cette nouvelle rupture ne dupe personne, tant son discours a été singulièrement creux. Il a été préparé pour déstabiliser
une nouvelle fois l'opposition. Cela nous oblige à remplir les vides...».
Comme le résume le président du groupe socialiste au Sénat, Jean-Pierre Bel, lors d'une furtive conférence
de presse organisée dans la galerie des Batailles: «C'est un peu difficile pour nous de commenter une telle intervention. Nicolas Sarkozy n'était pas franchement au meilleur de sa forme, et
nous a même sorti une langue de bois à laquelle il ne nous avait pas habitués jusqu'ici. Face à une accumulation de lieux communs, on ne peut pas dire grand chose.»
Pour son homologue à l'Assemblée, Jean-Marc Ayrault, «cette journée montre que nous avons eu raison de
refuser de prendre la parole, tant ce n'est pas le Parlement qui s'est réuni, mais un Congrès de faire-valoir». Le député de Nantes renouvelle son exigence: obtenir du prochain
gouvernement un débat de politique générale au Palais-Bourbon. «Sinon, on pourra définitivement entériner un changement de régime dans notre République, à la fois hyperprésidentiel et
plébiscitaire, avec un gouvernement et un Parlement considérablement affaiblis.»
Au PS, même chez les critiques de l'antisarkozysme systématique, on peinait à prendre la défense du chef de
l'Etat. Le sénateur et maire de Lyon Gérard Collomb disait ainsi sa déception: «J'attendais un grand discours européen, j'ai eu droit à un petit discours national.» Le député de
l'Isère André Vallini saluait quand même la prise de position de Nicolas Sarkozy sur la burqa: «Il a bien fait de relativiser le problème, en disant que ce n'était pas une question de
laïcité ou de religion».
A 17h45, alors que tous les socialistes désertent le palais, on croise encore la députée Verte de Paris,
Martine Billard, pourtant «boycotteuse» du Congrès, mais présente à Versailles pour participer à une émission télévisée. Elle retient les «éternels faux-semblants» du président en
matière d'écologie: «Il n'a toujours rien compris, et continue à nous parler de produire plus et de consommer plus. Même sa taxe carbone ne veut pas dire grand-chose, car on ne sait pas si
elle est applicable aux frontières ou non, si elle concernera l'énergie nucléaire...»
De tout l'après-midi, François Fillon, premier ministre, n'aura pas dit un mot.
Une première dans l'histoire de la Ve République
Dès lundi matin, les parlementaires socialistes présents à Versailles avaient sonné la charge contre cette
«première» prévue par la révision de la constitution. À 10h30, à peine la sonnerie avait-elle retenti que le député Jean-Jacques Urvoas est monté à la tribune pour contester la répartition, par
ordre alphabétique, des sièges dans l'hémicycle: noyés au milieu des parlementaires de droite, les élus PS ont exigé une disposition par groupe politique – plus propice à l'organisation d'un
éventuel chahut. Refusé. Le ton de la journée était donné: aucune concession.
Ici et là, les fauteuils des communistes, des Verts et du Front de gauche, hérauts du boycott, sont, quant
à eux, restés vides.
Dans les couloirs, dès 10h00, chacun aiguisait en tout cas les couteaux, en vue du combat historique de
l'après-midi. Si Jean-Marc Ayrault, le patron des députés socialistes, remonté contre une transgression de l'équilibre des pouvoirs, commençait par justifier la présence de ses troupes
(«pas de boycott de la Constitution»), il rappelait ensuite son refus de participer à la «parodie de débat» qui suivra l'allocution présidentielle et annonçait un
rassemblement de protestation à 12h30 devant la salle du Jeu de paume, lieu de naissance de «notre histoire républicaine et démocratique» en juin 1789.
Embarras et interrogations de Jack Lang
Dans la matinée, en attendant le discours du président de la République programmé à 15h00, les députés et
sénateurs ont examiné le nouveau règlement du Congrès (déclinaison de la «modernisation des institutions» de juillet 2008), qui autorise explicitement le chef de l'Etat, interdit
d'hémicycle depuis 1873, à s'exprimer devant la représentation nationale.
Vers 11h15, le texte a été adopté à main levée, l'UMP et le Nouveau centre décrochant tranquillement la
majorité. Etonnamment, Jack Lang, seul socialiste à avoir voté l'an dernier la révision constitutionnelle, a opté cette fois pour l'abstention. Dans les couloirs, il avançait cette explication:
à l'époque, il avait plutôt recommandé, avec le comité Balladur, que le chef de l'Etat puisse s'exprimer devant l'Assemblée nationale ou le Sénat, dans un cadre moins formel et plus propice au
débat qu'un Congrès (sénateurs+députés). Onze mois après son ralliement à la «Constitution Sarkozy», Jack Lang se déclarait ainsi solidaire de ses camarades du PS: «Je soutiens la position
des socialistes aujourd'hui»...
Le nouveau règlement a été ensuite adressé au Conseil constitutionnel, contraint de statuer dans la foulée;
les membres de l'institution, dont il semblerait que certains se soient fait excuser, devaient le déclarer conforme à la Loi fondamentale et donner leur tampon durant le déjeuner. Aucun doute
n'a jamais effleuré la majorité quant à l'obtention de ce sésame... «Le Conseil est sommé de se prononcer dans l'urgence, pour le seul bon plaisir de Nicolas Sarkozy, dans des conditions
rocambolesques!», ont regretté nombre de socialistes.
À la tribune, les orateurs du PS ont profité de cet échange matinal sur le nouveau règlement pour dénoncer
à nouveau le principe même de l'allocution présidentielle au Congrès. «Le Président n'a plus besoin de personne; le président sait tout et décide de tout», a raillé Jean-Marc
Ayrault. [Il] ne vient pas pour un dialogue avec nous, mais pour parler au-dessus de nous! (...) C'est la raison pour laquelle nous ne participerons pas au simulacre de débat organisé cet
après-midi hors la présence du chef de l'Etat et sans vote.»
Le chef de file des députés socialistes s'est dit révulsé par l'effacement du premier ministre, dont même
le sénateur UMP Jean-Pierre Raffarin a regretté qu'il ne puisse répondre dans l'après-midi aux parlementaires. Jean-Marc Ayrault a ainsi réclamé que François Fillon engage la semaine prochaine
la responsabilité de son gouvernement devant l'Assemblée, afin de pallier l'irresponsabilité institutionnelle de Nicolas Sarkozy: «Si tel n'était pas le cas, nous serions les témoins d'un
nouveau glissement constitutionnel...», a-t-il soufflé.
Pour lui répondre, son homologue de l'UMP, Jean-François Copé, a repris la litanie des «nouveaux
pouvoirs» accordés aux élus par la révision constitutionnelle (ordre du jour partagé avec l'exécutif, etc.), et résumé cette journée en ces termes: «Une marque de
considération» à l'égard du Parlement...
Vers 12h30, à deux pas du château de Versailles, ils étaient finalement une petite centaine de socialistes
à se presser devant l’entrée de la salle du Jeu de paume, où les députés du tiers état s'étaient juré en juin 1789 de ne se séparer qu'une fois une constitution adoptée. Entouré par les
présidents de groupes au Sénat et à l’Assemblée, le député de Seine-Saint-Denis, Daniel Goldberg, a solennellement lu un texte dénonçant un «changement de régime non avoué, sans
contre-pouvoirs démocratiques réels». Puis a conclu son discours en citant Pierre Mendès France: «L’amour de la démocratie est d’abord affaire d’état d’esprit.»
Puis une demi-heure durant, les élus ont fait les cent pas et multiplié les photos souvenirs dans une salle
que, manifestement, une grande majorité d’entre eux découvraient. Chacun à la recherche de leurs illustres ancêtres dont les noms et les régions d’origine étaient inscrits au mur, ils ont enfin
appelé au lancement de nouveaux «Etats généraux pour une République moderne».
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