Notes, textes et informations sur les activités et les positions de la Gauche Républicaine & Socialiste dans le Val d'Oise
Par Stéphane Alliès - samedi 23 mai 2009 - Mediapart.fr
C'est une lucide remise en question, mais elle laisse un goût d'inachevé. Dans l'ouvrage qu'il vient de publier (L'Europe contre l'Europe» éditions Hachette, résumé ici), Olivier Ferrand livre une critique des errements institutionnels européens. Avec beaucoup de sincérité, l'auteur, ancien conseiller de Lionel Jospin, Pierre Moscovici et Romano Prodi, reconnaît après coup l'impasse anti-démocratique dans laquelle se trouve la construction européenne.
Plus décevant, le sentiment qu'il ne va pas au bout de ses récriminations, comme s'il n'osait pointer les responsabilités de la social-démocratie dans ce naufrage. Le président de la «fondation progressiste» Terra Nova laisse transparaître une prise de conscience assez symptomatique d'une certaine gauche gestionnaire, qui a promu une Europe qui s'éloignait des citoyens.
Le récit de cette prise de conscience a quelque chose de savoureux, quand Olivier Ferrand raconte son désarroi lors des débats de la campagne du référendum sur le Traité constitutionnel européen en 2005. Quand il se confronte à la réalité de l'application des directives européennes dans la circonscription pyrénéenne qu'il brigue au nom du PS en 2007, il écrit:
«L'Europe technocratique. L'Europe et sa dérive libérale. L'Europe diluée dans un élargissement trop rapide. Voilà les arguments qui faisaient mouche pour le non. Ils faisaient mouche car ils étaient tout simplement exacts. Ils décrivent bien les errements de l'Europe telle qu'elle s'est construite et que les défenseurs de l'Europe, comptables de cette construction européenne, peinent à admettre.»
On en retire l'impression d'un technocrate ouvrant les yeux au contact du réel. Une impression que l'auteur ne dément pas, quand on l'interroge…
La responsabilité de la social-démocratie mise de côté
À l'image des paradoxes qu'il décrit (la construction «technique» de Jean Monnet interdisant désormais le passage à une Europe politique, ou les compromissions de «grands hommes européens», tel Michel Barnier qui empêche la politisation de la commission lors des débats de la «convention Giscard» établissant le projet de constitution), Olivier Ferrand apparaît lui aussi empêtré dans ses contradictions. Celles d'un chantre de la social-démocratie, option «deuxième gauche», rocardo-strausskahnien, qui établit un diagnostic aussi sévère que lucide, mais en refusant de pointer les responsabilités de son propre camp dans la maladie.
Ainsi de Jacques Delors, dont il fait l'éloge à de nombreuses reprises au cours du livre, Olivier Ferrand stigmatise le plus fondamental de ses actes politiques européens: la mise en œuvre de l'Acte unique, qu'il qualifie de «grand basculement vers la dérive libérale», puis, «avec le recul», d'«erreur politique». Dans l'extrait sonore ci-dessous, il explique ce «paradoxe Delors», mais on ne peut s'empêcher de l'interrompre pour lui demander si, davantage que l'Europe contre l'Europe, ce n'est pas la social-démocratie qui s'est retournée contre les valeurs sociales-démocrates. Une compromission qu'il explique par la nécessité de débloquer le processus de construction communautaire, alors dans l'impasse…
Egalement très critique sur le traité de Nice, aboutissement selon lui de l'essoufflement des conférences intergouvernementales, il omet de souligner l'immense responsabilité de la gauche de gouvernement, alors au pouvoir dans 13 pays sur 15, signe qu'au contact du pouvoir, la social-démocratie oublie ses valeurs internationalistes. Un constat qu'il admet et explique par l'obligation de défendre les intérêts nationaux…
Tout aussi virulent contre la dérégulation des services publics, prenant l'exemple d'EDF ou de La Poste, il estime: «On peut légitimement s'interroger sur l'intérêt d'une libéralisation à marche forcée pour ces secteurs…» Pourtant, le premier ministre français d'alors s'appelait… Lionel Jospin. Une remarque que ne balaie pas Olivier Ferrand, qui explique désormais qu'il n'y avait pas d'alternative et que toute résistance était vaine.
Réaffirmant tout au long de son ouvrage la volonté fédéraliste oubliée de ses aînés «pères fondateurs», il dresse trois scénarios possibles pour l'Union dans les années à venir. Une «Suisse européenne», hypothèse qu'il déplore mais qui reste la plus probable selon lui, où la commission européenne resterait essentiellement technique et dépolitisée, encadrant un modèle confédéral où les Etats nationaux continueraient d'édicter la marche à suivre. Une «Europe monde» visant à un élargissement infini, intégrant la Turquie, les ex-Républiques soviétiques et le Maghreb, selon la théorie de Michel Rocard. Une «Europe puissance», enfin, qui redonnerait tout son sens au projet fédéral initial, et où le Parlement européen s'imposerait comme l'organe politique essentiel du triptyque institutionnel, porté par une nouvelle génération d'eurodéputés, qui prendrait la suite des «pères fondateurs».
Reste la question essentielle: comment un tel droit d'inventaire, frisant parfois le salutaire mea-culpa, peut-il s'exonérer du constat cruel de la faillite du «modèle social-démocrate», omniprésent dans la construction européenne, en opposition au «modèle de la démocratie de marché américaine». C'est au bout de plusieurs tergiversations qu'Olivier Ferrand consent à répondre: «Pourquoi ne pas dire aussi clairement que la social-démocratie a failli?»