Notes, textes et informations sur les activités et les positions de la Gauche Républicaine & Socialiste dans le Val d'Oise
Mediapart.fr - 17 Septembre 2010 Par Hugo Vitrani et Ludovic Lamant
A l'occasion de la sortie du Rapport Stiglitz, aux éditions Les liens qui libèrent, Joseph Stiglitz, ex-chef économiste de la Banque mondiale (1997-2000), prix Nobel d'économie en 2001, répond aux questions de Mediapart. En ces temps de rigueur budgétaire en Europe, il plaide, à l'inverse, pour une nouvelle relance: «Rien ne sert de se focaliser sur le déficit d'aujourd'hui, de demain ou de l'an prochain: il faut regarder le déficit à cinq ans», se justifie-t-il. Avant de prévenir: aucun des fondamentaux; à l'origine de la crise de la dette publique du printemps dernier, n'a disparu. L'ancien conseiller du président Bill Clinton (1995-1997) s'inquiète également des impasses du G-20, et présente ses propres pistes pour réguler la finance.
Que pensez-vous des mesures d'austérité prises en Europe depuis le printemps?
«Elles sont incroyablement risquées (...) L'économie pourrait même basculer à nouveau dans la récession.»
Etes-vous inquiet pour l'avenir de la zone euro?
«L'euro faible a dopé les exportations (...) Toute cette inquiétude a profité à l'Europe! (...) La crise de l'euro a agi comme un prodigieux remède, en particulier pour l'Allemagne.»
Mais la crise de la dette publique en Europe, qui a éclaté au printemps dernier, est-elle pour autant derrière nous?
«Il est évident que l'inquiétude des marchés, par exemple à l'égard de l'Irlande, est à nouveau proche des niveaux atteints avant la mise en place du fonds de stabilisation (au printemps dernier, alimenté par l'Union européenne et le Fonds monétaire international, ndlr). Ce fonds n'est donc pas une solution définitive.»
Le rapport que vous publiez est un travail collectif d'une vingtaine d'experts, qui ont réfléchi, de janvier 2009 à juin 2010, aux meilleures façons de sortir de la crise en cours. A plusieurs reprises, vous écrivez que les théories économiques orthodoxes, à l'origine de la crise, sont affaiblies. N'êtes-vous pas trop optimiste? En Europe, où la rigueur sévit, on a l'impression que rien n'a vraiment changé de ce point de vue.
«Je n'ai pas anticipé la vitesse à laquelle la vieille orthodoxie, à l'origine de tous nos ennuis, s'est imposée à nouveau. Les mémoires sont courtes.»
Ce rapport a été réalisé à la demande des Nations unies. Vous ne croyez pas au G-20, que la France s'apprête à présider, à partir de novembre?
Le G-20 constitue une avancée par rapport au G-8. Je me souviens de Bill Clinton, à son retour des réunions du G-7. C'était des réunions vraiment bizarres, où il fallait trouver des solutions planétaires, en l'absence de poids lourds comme l'Inde ou la Chine. Cette situation est devenue encore plus absurde à l'entrée du XXIe siècle. En ce sens, le G-20 marque un pas dans la bonne direction. Mais il est confronté à deux difficultés. D'abord, il est dépourvu de légitimité politique. Qui sont les pays invités? Pourquoi l'Arabie saoudite plutôt qu'un autre pays de la région? Pourquoi l'Afrique du Sud alors que le pays présidant l'Union africaine n'est même pas invité? C'est aux Nations unies qu'il revient de régler les problèmes internationaux. Et si les institutions onusiennes ne marchent pas, alors il faut les améliorer.
De cette première difficulté découle l'autre problème: la représentativité. 20 pays au G-20, 193 pays dans le monde: 172 ne sont pas représentés. Dans ces pays, je peux vous dire que la frustration des citoyens qui ne se sentent pas représentés mine l'efficacité des institutions internationales sur le terrain. Bien sûr, les voix des petits Etats, parmi les plus pauvres, ne pèsent pas lourd, pris individuellement. Mais ils sont importants collectivement. Le G-20 représente donc une avancée, mais ce n'est pas une institution démocratique pour autant. J'espère que la présidence de Nicolas Sarkozy débattra de ces sujets.
Si l'on prend la question des paradis fiscaux, le bilan du G-20 n'est pas loin de l'échec.
C'est un succès, ne serait-ce que parce qu'il a attiré l'attention du monde entier sur cette question. Une action a été enclenchée. Des informations bancaires commencent à circuler entre certains Etats qui, avant, ne le faisaient pas. En ce sens, les paradis fiscaux ont été affaiblis. Mais le G-20 s'est beaucoup concentré sur les paradis «off-shore». Pourtant, certains sont au sein même des pays du G-20... Je pense à des Etats américains, ou à la City, à Londres. Il est facile, pour le G-20, de montrer du doigt des pays extérieurs au G-20, mais beaucoup plus délicat de s'auto-désigner. C'est tout le problème d'une institution non représentative.
Autre point que l'on souligne, dans notre rapport: les paradis fiscaux ne sont pas un accident. Ce n'est pas comme si quelqu'un avait oublié, en passant, d'ajouter une dernière pierre à l'édifice. Les paradis prospèrent, parce que les grosses banques le veulent, et parce que certains en profitent pour ne pas payer d'impôt, et parce que les hommes politiques servent leurs intérêts. J'y vois une preuve supplémentaire de l'influence des grandes banques sur l'état du monde.